Dans un contexte international où les dysfonctionnements, les injustices et les inégalités s’accélèrent, les artistes activent de salutaires focales d’observation. Dans le cadre de la Biennale d’art contemporain de Lyon 2022, le choix des commissaires Sam Bardaouil et Till Fellrath s’est porté sur une centaine d’entre eux∙elles, issu∙e∙s de 40 pays. Une pluralité de voix autour d’un titre étendard : « Manifesto of Fragility ». Cette édition est nourrie de recherches menées dans de nombreuses archives – publiques et privées –, de même que dans les collections d’un grand nombre de musées – régionaux, nationaux, internationaux. Et les artistes ne sont pas en reste. « Durant près de trois ans, nous avons visité d’innombrables ateliers sur tous les continents », souligne Sam Bardaouil. À partir du 14 septembre, le monde viendra à Lyon, comme Lyon deviendra le monde, le temps de la Biennale, soit un peu moins de quatre mois. Elle s’insinuera dans 11 lieux de la ville : les anciennes usines Fagor, le musée des Beaux-Arts, Gadagne, le musée de Fourvière, le musée Guimet, le parc de la Tête d’or et le Chalet du parc… invitant même à faire découvrir aux Lyonnais∙e∙s des lieux qu’iels ne connaissaient pas, ou peu.

En une inversion des formes communément admises, la vulnérabilité ne serait pas, ou plus, le sinistre apanage des dominé∙e∙s, des vaincu∙e∙s de combats opposant des forces inégalement proportionnées. Elle pourrait se revendiquer – l’époque n’est-elle pas aux fiertés ? – à la manière d’un trait de caractère qui ne diminuerait en rien les êtres. « La pandémie a mis en lumière le fait que la fragilité nous concerne et nous implique tous∙tes », explique Sam Bardaouil. « Dans un monde caractérisé par une course effrénée aux superlatifs – le∙la plus grand∙e, le∙la plus riche… – nous avons souhaité repenser cette fragilité, non comme un signe de faiblesse mais comme un moyen d’élaborer la relation à l’autre avec plus de compassion et d’empathie. Sous ce prisme, la fragilité peut devenir une nouvelle forme de puissance, de résistance. »
La ville de Lyon fait aussi partie des protagonistes : « L’histoire de Lyon est un passionnant ensemble de strates dans lequel nous nous sommes plongés pour y extraire les axes que nous souhaitions voir explorés par les artistes, autour de trois trajectoires concentriques en manière d’illustrations du thème », continue le commissaire. Ainsi, le chapitre intitulé « Les nombreuses vies et morts de Louise Brunet » s’intéresse à la destinée d’une ouvrière qui, pour avoir pris part à la révolte des canuts en 1834, fut emprisonnée, puis émigra au Liban en 1838. Elle partit y vendre sa force de travail dans les manufactures de soie qui s’épanouissaient alors dans le pays parsemé de mûriers, mais dont les conditions d’exercice n’étaient guère plus clémentes qu’en France. La réalité factuelle voisine ici avec la réinvention humaine de la figure de cette héroïne de son temps, qui s’incarne dans une multitude de personnages romanesques explorant, en un geste contemporain, ethnie, genre et contexte socio-économique comme autant de territoires où s’exerce la souffrance individuelle et collective, bien souvent léguée de génération en génération. Jusqu’à ce qu’un jour, à l’aune des grandes dates de l’histoire comme au détour d’une œuvre d’art, cesse cette barbare transmission.
Le regard ensuite se porte au loin, au-delà de ce récit personnel, pour épouser – en un deuxième mouvement – les contours d’une ville qui ne pouvait être que Beyrouth. Celle-là même où Louise Brunet tenta de bâtir le socle d’une nouvelle existence. Celle-là même où est né Sam Bardaouil. Celle-là même où Lyon a porté son écho, à travers les gestes du « faire », d’un artisanat de très haute volée – de la confection du fil au tissage, de Beyrouth à Lyon. Une histoire résistante. Cet acte deux s’intitule « Beyrouth et les Golden Sixties » et prend ses quartiers au macLyon. Des sixties dorées à l’or fin ? Parenthèse improbable, qui va instiller une félicité de courte durée dans la capitale libanaise, avant le début de la guerre civile, en 1975. Des années fragiles, des années « feu de paille, vite soufflé vers un incendie gigantesque qui brûle encore », souligne Simone Fattal, elle aussi invitée à partager des rêves immenses au cœur de la Biennale.
Puis, le troisième acte. Chevauchant les géographies et les chronologies, il se veut « Un monde d’une promesse infinie ». Présenté au musée Guimet – un musée d’histoire naturelle fermé depuis 15 ans –, le travail de Tarik Kiswanson est empreint de spiritualité. Il explique : « La lévitation est devenue une métaphore importante pour évoquer l’appartenance et le déracinement dans mon travail. Plusieurs de mes œuvres prennent ainsi place dans la salle d’entomologie du musée. Ces œuvres flottantes combinent meubles anciens et sculptures en forme de cocon, évoquant les chrysalides. Entre déracinement et incertitude, les sculptures sont la rencontre entre passé et présent. »
Distances temporelle, géographique et mentale figurent au cœur de l’œuvre d’Aurélie Pétrel. En élaborant un labyrinthe physique composé de parois de verre et de photographies, elle pose un jeu de piste qui, de Lyon, sa ville natale, mènerait à Beyrouth, qu’elle a longuement explorée. Giulia Andreani, elle, donne à l’évanescente aquarelle une nouvelle noblesse et fait de sa fragilité une force. « La technique de l'aquarelle est encore considérée par essence fragile, du fait qu'elle est réalisée a priori sur papier », rappelle l’artiste. « J'aime l'idée de propulser cette technique à l'échelle de la peinture monumentale, voire de la “peinture d'histoire”. »
Expériences sensorielles, contemplation, souvenir, transposition… « Toute mon œuvre est liée à l’idée du memento mori », affirme Hans Op de Beeck, « non pas comme une position philosophique mélancolique ou sombre, mais plutôt comme une invitation à envisager l’idée d’être mortel∙le comme une raison pour exercer l’humilité et l’empathie, en considérant les gestes de soutien aux autres comme étant essentiels ».La Biennale de Lyon, comme matière à penser.16e Biennale d’art contemporain de Lyon
16e Biennale d’art contemporain de Lyon
« Manifesto of Fragility »
14 septembre – 31 décembre 2022
www.labiennaledelyon.com/
Yamina Benaï est la fondatrice et rédactrice en chef du trimestriel GESTE/S (Groupe Beaux Arts & Cie), premier magazine consacré aux métiers d'art, aux savoir-faire d'excellence et à la création contemporaine. Journaliste spécialisée en art contemporain et en art de vivre, ancienne rédactrice en chef de L'Officiel Art, elle est contributrice du Quotidien de l'art.
Légende pour les images en pleine page, de haut en bas :
Sarah Del Pino, M.O.L.P. (détail), 2021. Vue d'installation aux Ateliers Vortex, Dijon, 2021. Photographie de Siouzie Albiach.
Klára Hosnedlová, Sakura Silk Moth, vue d’exposition Art Basel Parcours 2021. Avec l'aimable autorisation de l’artiste et de Kraupa-Tuskany Zeidler, Berlin. Photographie de Zdenek Porcal, Studio Flüsser.