Des hommes habillés de noir s’affairent autour d’une grue violette qui se prépare à hisser une sculpture métallique. Ce jour-là, il pleut sur Marseille. La couleur ocre du fort Saint-Jean, un bâtiment militaire construit au Moyen Âge et fortifié par Louis XIV, tranche avec le ciel sombre. C’est au sommet de la tour du roi René que trônera Icare, Us, Elle, une sculpture-girouette conçue par Laure Prouvost dans le cadre de sa nouvelle exposition intitulée « Au fort, les âmes sont » et présentée au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), à Marseille, jusqu’au 28 septembre.
L’artiste française, qui a reçu le prix Turner en 2013 et représenté la France à la 58e Biennale d’art contemporain à Venise en 2019, nous donne rendez-vous dans un café du Vieux-Port. Au mur s’étale une carte peinte des villes du sud de la France, et des maquettes de navires sont suspendues au plafond. Par la fenêtre, on voit l’alignement des bateaux et la basilique Notre-Dame-de-la-Garde qui s’illumine sur la colline alors que le jour tombe. Laure Prouvost entre, les yeux disparaissant dans un immense sourire. Elle pointe la fenêtre du doigt. À l’autre bout du quai, on distingue un éclat de lumière sur le haut de la tour.
Icare, après la chute
La sculpture Icare, Us, Elle est une girouette en cuivre qui représente une femme à six bras tenant un soleil ou un œil en verre, et dont les jambes pointent vers le ciel : « Elle tombe et elle flotte à la fois », explique Laure Prouvost. À l’origine de sa création est le tableau La Chute d’Icare de Pieter Brueghel l’Ancien (c. 1558), exposé aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles, où l’on distingue Icare qui tombe dans la mer. Seules ses jambes, pointées vers le ciel, apparaissent.
« J’ai souhaité raconter tout ce qu’il se passe dans l’eau après la chute et qu’on ne voit pas dans la peinture », explique l’artiste. Elle voulait qu’Icare soit un personnage féminin pour « repositionner la femme comme une héroïne » tout en poursuivant la métaphore mythique. « Est-ce qu’on est allé∙e∙s trop près du soleil ? Est-ce qu’on a trop consommé ? Est-ce qu’on peut réapprendre à vivre avec les éléments ? », se demande-t-elle.
Laure Prouvost avait créé une sculpture similaire pour le festival Europalia, à Bruxelles, en 2021. Intitulée In your own time, tingalong, tingalong, Who’s been here since I’ve been gone?, l’œuvre était installée au sommet d’un pylône de la gare du Midi. La girouette présentée à Marseille a été fabriquée par la même entreprise belge, la Dinanderie Clabots. Mais cette fois, Marseille a provoqué une nouvelle réflexion. « Avec Hélia Paukner [conservatrice du patrimoine, responsable du pôle Art contemporain au Mucem et commissaire de l’exposition], nous avons eu envie de présenter une œuvre qui parle à la ville au sens des éléments. Icare, Us, Elle tourne, nous montre le vent, mais elle est aussi le point de raccord entre toutes les composantes de l’exposition. »
Quand on lui demande ce qui caractérise la cité phocéenne, Laure Prouvost répond immédiatement : « La lumière ! Ici, le soleil nous vivifie. » Puis elle évoque « les gens », les « caractères », les « grosses tempêtes » ou les « grosses chaleurs », et les « contrastes entre la pierre et l’eau ». « Marseille, c’est fort et intense. J’aime cette intensité. Je suis assez impressionnée par cette ville », sourit-elle.
Vidéos sous-marines
Au sein de l’exposition, quatre installations sont disposées dans différents endroits du fort Saint-Jean – à partir duquel on peut rejoindre le bâtiment du Mucem via une passerelle de 130 mètres de long. Dans la salle de la place du Dépôt, l’œuvre visuelle et sonore Sous les flots, les âmes sont s’appuie sur des vidéos sous-marines tournées près des îles du Frioul et dans les calanques.
« Dans l’eau, on devient poussière, sable, algue, anémone. Les éléments organiques se développent. Les personnages mi-humains mi-animaux se métamorphosent. On assiste à une sorte de renouvellement », décrit Laure Prouvost. « Mais tout cela se dit d’une manière très abstraite. Il n’y a pas de mots. Or, je ne fais jamais de vidéo sans mots, d’habitude. Là, on parle à travers les plantes, les anémones, les éventails, les baguettes de sourcier. »
Dans la chapelle Saint-Jean, des objets choisis dans les collections du Mucem sont mis en scène dans un dispositif son et lumières. Certains ont été dupliqués en verre, avec la collaboration du Berengo Studio, en Italie, et du Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques (Cirva). Là encore, il s’agit d’évoquer la métamorphose. « Objets trouvés, glanés, gardés, chéris, bibelots recueillis... Entendez-vous leurs chuchotements ? Dans la marelle aux mirages, leurs présences-étincelles tissent bien des histoires. Que raconte le pot cyclope qui clope, tout juste sorti de la chambre de la mariée ? », écrit Hélia Paukner dans le texte poétique qui accompagne l’installation. L’œuvre de Laure Prouvost instaure en effet un dialogue avec les choses : « Certains sont des objets de récupération, qui n’ont pas grande valeur. Mais qu’est-ce qui a de la valeur et qu’est-ce qui n’en a pas ? Que reste-t-il de notre civilisation ? Qu’a-t-on créé ? »
Joie et imagination pour résister
À la Biennale de Venise, Laure Prouvost évoquait déjà, dans son projet Vois ce bleu profond te fondre, la surconsommation et son souhait de créer plus d’empathie avec le monde vivant. Depuis, nous ne sommes pas vraiment allé∙e∙s dans ce sens. Mais l’artiste insiste sur la nécessité de « créer des lieux et des moments de joie et d’imagination comme acte de résistance. Même sans être artiste, nous pouvons tou∙te∙s faire travailler notre imaginaire pour inventer de nouvelles façons de penser, d’être ou de réagir », dit-elle.
Enfin, dans la casemate du fort Saint-Jean se trouve l’installation Into all that is here (2015) qui évoque la quête d’un grand-père qui veut creuser la terre toujours plus loin. « Ce qui est intéressant dans le fait d’exposer dans le fort Saint-Jean, c’est que c’est un lieu complètement ouvert au public. Il y aura des gens qui viendront pour le jardin et verront une œuvre par hasard. Icare, Us, Elle peut être contemplée depuis la ville. Il n’y a pas de séparation entre les moments artistiques et les moments non-artistiques. Cela casse un peu les frontières », souligne Laure Prouvost. En terminant notre entretien, alors qu’elle évoque son plaisir à nager avec masque et tuba, et son envie d’aller se promener dans les calanques, nous lui demandons si elle souhaite revenir créer à Marseille : « Oui, mais chez moi, c’est tout petit, je ne ferai pas de girouette », répond-elle en riant.
Laure Prouvost est représentée par carlier gebauer (Berlin, Madrid), Lisson Gallery (Londres, Los Angeles, New York, Shanghai) et Galerie Nathalie Obadia (Paris, Bruxelles).
« Au fort, les âmes sont »
Mucem, fort Saint-Jean— Fort Saint-Jean
Marseille
Jusqu'au dimanche 28 septembre 2025
Il sera également possible de découvrir l'œuvre de Laure Prouvost à la chapelle du Centre de la Vieille Charité : soutenue par les musées de la ville, elle expose le projet inédit Mère We Sea jusqu’en janvier 2026. En écho, le Musée d’art contemporain de Marseille [mac] présente l’installation vidéo They parlaient idéale (2019), du 17 mai au 11 janvier 2026.
Leïla Beratto est journaliste et réalisatrice. Elle a travaillé comme correspondante en Algérie pour des médias francophones de 2012 à 2020. Elle est également cofondatrice du média en ligne 15-38 Méditerranée.
Publié le 3 avril 2025.
Légende de l'image d'en-tête : Laure Prouvost, Sous Les Flots Les Âmes Sont (image de la vidéo), 2024. Production Mucem 2024-2025. Avec l'aimable autorisation de l'artiste, de la Galerie Nathalie Obadia, Carlier Gebauer, et Lisson Gallery. © Adagp, Paris, 2025